Création 2015

Andromaque

de Jean Racine

Mise en scène Anthony Magnier

 

S'il y a un pourquoi ...

T'épouser, toi qui a massacré ma famille, ou te laisser tuer mon fils.
T'ordonner d'assassiner celui qui en aime une autre.
Renier tous les miens si tu m'en aimes plus.
Exécuter ton fils si tu ne m'aimes pas.

Nous sommes des monstres. Nous sommes des monstres de pulsion, d'égoïsme, de pouvoir, prêts à tout pour assouvir nos envies, calmer nos frustrations.
Nous sommes des monstres. Nous sommes des monstres d'amour, de tendresse, de joie, de tristesse et de peur.
Nous sommes des monstres, nous, personnages de Racine, nous, êtes humains. Les mêmes démons nous agitent, les mêmes peurs nous assaillent. Racine nous parle de nous. Il nous demande jusqu'où nous irions par passion.

Terreur et pitié sont les sentiments que doit susciter la tragédie. Voilà la tâche à laquelle s'attelle Racine. Il pousse la passion jusqu'à son paroxysme, amène ses personnages au bout de leur monstruosité, dépassant leur statut social et leur position politique. Il les débarrasse de tout ce qui peut entraver le développement de leurs pulsions, se retrouvant face à des problématiques qui n'ont rarement d'autres résolutions que la mort ou la folie.
Sous le doux couvert des règles de bienséance, il déchire les coeurs, il fait saigner les corps. Il est d'autant plus violent sur le fond qu'il est respectueux sur la forme. On s'écharpe, on s'assassine, oui, mais sur douze pieds, dans un même lieu, en une seule journée ! De cette tension entre forme et fond, vient la force de l'écriture de Racine.
Le théâtre de Racine est un théâtre de chair. Chair des comédiens, impliquée, en sueur, livrée entièrement sur la scène ; chair des mots portés, énoncés, donnés en pâture au public, assumés ; chair du spectateur, impliquée à son tour, mise à l'épreuve, bousculée, qu'elle aussi sue, frissonne, tremble.
Ce qui nous interroge aujourd'hui, c'est l'écho des mots de Racine sur notre histoire à nous. Qui sont les Andromaques, les Hermiones, les Orestes et les Pyrrhus d'aujourd'hui ? Comment la passion possède ces Reines et ces Rois qui ont dans leurs mains la vie de peuples entiers ? Comment se jette-t-on à corps perdu dans la passion quelles qu'en soient les conséquences ?
A l'orée du travail, ces questions se posent à nous. Nous voulons projeter le spectateur dans les affres et les délices de la passion. L'immerger par les mots, les sons, l'obscurité, les lueurs et la matière dans cet enfer fascinant. Lui faire oublier où il est, afin qu'il reconnecte avec son être le plus profond.
Ici, il ne s'agit pas de caresser le texte, il faut le saisir et par là entraîner le spectateur à la rencontre d'un immense poète, de celui qui a su disséquer l'âme humaine, qui regarde encore au fond de nos coeurs après plus de 3 siècles.

Anthony Magnier. Novembre 2013.