Création - Janvier 2016


Othello

   D'après William Shakespeare

 

Mise en scène : Anthony Magnier

 

 

Pourquoi Othello ?

Quand on secoue l'oeuvre de Shakespeare pour en faire tomber les poussières, et autres déchets qui se sont accumulés avec le temps, que reste t'il ?
Deux hommes qui tuent leur femme.
Deux assassins domestiques.
Deux faits divers.
Tombent en poussière l'époque, la ville, la couleur des peaux.
Restent la jalousie, l'ambition, la douleur et la colère.
Tombent les préjugés, les préfaçonnages de l'oeuvre.
Reste le fait que depuis que l'homme est homme, des femmes meurent sous leurs coups, et subissent cette violence physique et symbolique au quotidien.
Avec Andromaque, nous avons exploré les tortures provoquées par les amours non réciproques. Othello nous amène sur des territoires encore plus effrayants, ceux du plus bel amour, du plus vrai qui se transforme inéluctablement en noirceur et destruction.

Desdémone
Elle, si indépendante, si affirmée dans ses choix.
Elle, qui avec brillance joute verbalement contre le redoutable Iago.
Elle, qui suit sans peur les armées vénitiennes dans une guerre contre les Turcs.
Elle, femme si moderne, si libre, va se transformer, dès le premier grognement d'Othello, en épouse soumise qui s'accusera elle-même, en femme victime qui cautionnera la violence de son mari, en la propre artisane de son meurtre. Quelle autorité suprême la pousse à subir tout cela ? L'amour pour Othello ? La culpabilité de son indépendance ? La croyance que quoi qu'elle fasse la femme sera toujours porteuse d'une faute originelle ?
Elle ne se défendra jamais des violences qu'elle subit.Elle ira jusqu'à accepter cette mort annoncée.
Desdémone est le symbole d'un monde créé par les hommes qui a su mettre et maintenir les femmes dans une situation de soumission.

Othello
Voilà un homme qui ne s'emporte pas, qui possède une autorité naturelle, éduqué, calme, sachant gérer les conflits, apaiser les colères.
Un homme qui a su gagner la confiance d'un peuple qui n'est pas le sien, jusqu'à devenir son champion.
Un homme qui inspire louanges et admiration.
Voilà un homme qui implose.
Voilà un homme qui tombe.
Voilà le monde qui s'effondre.
Le poison que distille Iago va entrer en lui et dévorer son humanité.
De sa raison rien ne restera, seule la somme de toutes ses faiblesses survivra.
Othello est celui qui nous rappelle, qu'à chaque instant vit tapie en nous une horreur incontrôlable, un chaos à venir.

Iago
Jalousie ? Vengeance ? Racisme ? Frustration ?
Quel est le moteur de Iago ?
Il ne lui suffit pas d'écarter Cassio de la place de lieutenant qu'il convoite.
Il ne lui suffit pas de transformer Othello en un meurtrier.
Il ne lui suffit pas de réussir tout ce qu'il entreprend.
Non, Iago veut le chaos.
Iago veut voir le monde souffrir.
Iago veut sa propre mort.
Quelle souffrance terrible pousse cet homme qui inspire confiance et admiration à vouloir détruire tout ce qui l'entoure ?
De quel part de nous même nous parle Shakespeare ?

Comment ?
Mettre le spectateur au centre de la représentation, au centre d'une expérience visuelle et sensorielle où il est question de jalousie, de haine, de racisme, d'amour et de mort.
Shakespeare aime la confrontation des registres : l'hétérogène public du Globe était face à un auteur qui faisait de ces différences une force. Ses pièces ne sont jamais faites d'un même bois : à la poésie s'opposent les plaisanteries les plus vulgaires, au tragique le burlesque, à l'intelligence la stupidité, au lyrisme l'adresse directe. Il aime à surprendre sans cesse le spectateur.
L'organisation spatiale du Globe fait que l'on ne sait pas si c'est le spectacle qui est dans le public, ou le public qui est dans le spectacle. Il n'y a pas de frontière entre les deux. Shakespeare nous convie à une expérience collective unique.
Ici, point de représentation historique, peut-être quelques citations que certains percevront. L'action se passe de nos jours dans un présent transfiguré.

Le travail avec les acteurs
Le travail commencera début 2015 pour une première en 2016, soit près d'un an de gestation.
Prendre son temps aura été l'une des plus fructueuses leçons que nous aurons appris nos dernières créations.
Les comédiens ne sont pas soumis à une pression d'efficacité : le travail se passe par étape (travail à table, mise en jeu, mise en espace, mise en scène), chacune se concluant pas une rencontre avec un public (lectures, sorties de résidence).
Ce qui nous intéresse n'est pas de savoir qui auraient pu être Desdémone, Othello, Iago au XVIe siècle mais de révéler en chaque acteur son propre Othello, son propre Iago, sa propre Desdémone. Pour que les spectateurs soient en face de leurs contemporains et non devant une découverte archéologique.
Pour cela il faut se débarrasser de tous les préjugés que l'on a sur l'oeuvre, des préjugés conscients mais aussi de toutes ces "manières" inconscientes que l'on a d'aborder un "grand texte Shakespearien", se débarrasser de la déclamation, de la posture, de ses propres "béquilles" théâtrales. Trouver le chemin concret, de vérité, ne pas céder à ses peurs, oser ne pas savoir.

Le texte - La traduction
Othello est réputé pour être la pièce la mieux construite de Shakespeare, néanmoins, il ne s'agit pas de monter l'intégralité de l'oeuvre.
L'action sera resserrée autour des protagonistes et des actions principales. Il n'est pas question non plus de fragments, mais d'une version compacte, d'un concentré des mouvements dramaturgiques principaux.
Raconter l'histoire, oui, mais faire avant tout vivre au spectateur une expérience émotionnelle et sensorielle forte qui l'immerge dans ces passions, qui le met en contact avec ce "monstre aux yeux verts".
Ce n'est pas le génie scénaristique de Shakespeare qui est au centre du projet mais sa puissance évocatrice et poétique.

La musique
Vecteur sensoriel indispensable, nous allons, comme sur Andromaque, créer une musique originale qui sera jouée en direct. Le texte active notre rationnalité et notre intelligence, la musique contourne notre cortex pour aller au plus profond de nous. Ce qui meut nos protagonistes n'est que pulsions, passions et sensations physiques. C'est le ressenti immédiat de ces tourments qui sert de socle à la musique.

 

Anthony Magnier. Décembre 2014.